Méheust, Lagrange, Gutiérez,
Patenet : 20 000 lieues sous les mers
Les 10-13 novembre 2005 se sont tenues au Centre International
des Congrès de Nantes les 5èmes Utopiales consacrées
à Jules Verne. Franck Boitte, ufologue de la SOBEPS,
pour le compte de l’Organisation Mondiale de la Presse
Périodique, a rapporté l’essentiel de deux
conférences invitant messieurs Méheust, Lagrange,
Gutiérez et Patenet, et c’est à partir de
son article et avec son autorisation que j’ai bâti
celui-ci.
Lors d’une table ronde intitulée
« Jules Verne et les Mystères de la Science »,
Bertrand Méheust a expliqué ce qu’était
la « véritable réalité » à
propos des théories de la conspiration – on inclut
dans cette catégorie toute affirmation qui explique que
telle ou telle situation de fait est en réalité
attribuable à une volonté cachée - : c’est
l’effroi devant la complexité croissante de la
société et la constatation que les choses nous
échappent qui nous poussent à vouloir nous rassurer
en pensant que certaines personnes gardent le contrôle.
Pour le philosophe, la société moderne est complogène,
elle nourrit une tendance à imaginer des complots. Ces
complots n’ont à son avis jamais la précision
ni le caractère si précisément intentionnel
que le public leur confère. Il y a des luttes de tendances
qui aboutissent à un résultat stochastique qu’en
réalité plus personne ne contrôle vraiment.
Devenant de plus en plus complexes et non maîtrisables,
les moyens de circulation des pires élucubrations se
multipliant, il se demande si les sociétés modernes
ne sont pas condamnées à devenir complètement
folles, parce que, dit-il, il faut toujours imaginer une construction
supplémentaire à ajouter comme étage aux
constructions antérieures. Toute assertion du ressort
de la théorie du complot est donc, si l’on comprend
Méheust, un signe de folie sociétale, et qu’à
l’instar d’un patient atteint d’hallucinations
ou de persécution qui ne se soignerait pas, la société
dans son devenir psychique pose problème.
Grégory Gutiérez , membre du
Comité Directeur de l’Institut Métapsychique
International de Paris, cite le cas des 1 500 pages
de littérature sauvage complètement dingue des
lettres ummites censées avoir été écrites
par des visiteurs venus d’une autre planète
– (qui ne connaît pas l’univers jumeau sauvage
et complètement dingue de Jean-Pierre Petit ?). La digestion
de ces théories par la littérature, le recyclage
de ces thèmes à travers le cinéma permettent
de les intégrer dans un imaginaire culturel commun, ce
que Méheust appelle la transformation du complot en objet
esthétique : ce serait le moyen emprunté par la
société pour ne pas sombrer dans la démence.
A suivre ces messieurs, toute idée à tendance
complogène est forcément un mirage et un symptôme
de folie, et seule sa retranscription au travers des canaux
standards de communication, dont le seul but est d’esthétiser
selon les canons admis de la société, permet à
l’inflammation de s’épancher en irriguant
l’imaginaire collectif.
Pour Pierre Lagrange, il y a eu au sein de
l’armée américaine dès 1947 un débat
sur la nature des preuves concernant l’origine des objets
volants non identifiés, et l’idée du complot
résulta directement de cette façon très
curieuse qu’ont suivie les pouvoirs publics de gérer
cette affaire, elle est née au sein même de l’appareil
militaire. En définitive ce n’est pas la soucoupe
qui a créé le complot, mais le complot qui a créé
la soucoupe.
Sur le thème des abductions, Pierre
Lagrange dénonce « un artéfact sociologique
fortement exagéré lié à des sondages
qui ont été faits aux Etats-Unis il y a des dizaines
d’années au cours desquels on a posé aux
gens des questions du genre : est-ce que vous avez des amnésies,
des rêves récurrents, des sensations de présence
ou d’oppression ou autres choses de ce genre ? ».
Bien des gens ont répondu par l’affirmative sans
jamais avoir eu l’intention de déclarer qu’ils
avaient été enlevés, le résultat
serait une construction des instituts de sondage. Mais Lagrange
oublie de mentionner quelques points sensibles : qu’une
proportion des gens ne pouvait déclarer avoir subi une
abduction puisque, comme les études l’ont montré,
les deux tiers des personnes abductées souffrent d’une
amnésie concernant cet épisode qu’ils ne
retrouvent que sous hypnose. Et le sondage, tout au moins le
plus connu d’entre tous, le Roper, posait des questions
bien moins vague que ce qu’évoque le socio-psychologue,
en abordant des points tels que : la paralysie, la présence
d’un être, l’amnésie, la lévitation,
des cicatrices corporelles et l’observation d’ovni.
« Les extraterrestres existent-ils ?
Où sont-ils ? », questionne Lagrange. « La
réponse est que l’on ne les a jamais vraiment cherchés,
nous sommes à ce point de vue un peu désemparés,
comme dans la situation du babouin qui voudrait étudier
le primatologue », explique-t-il avec raison : il ne les
a jamais vraiment cherchés.
Il y a eu des programmes dans le cadre de SETI consistant à
capter des émissions radio ou des signaux optiques, mais
l’idée de chercher des artéfacts de la présence
dans notre système solaire d’une civilisation proche
n’a pas été encouragée. Au début
des années 1980, Michaël Papagianis, président
de la Commission 51 de SETI sur le plan international, avait
pris au sérieux le paradoxe de Fermi et avait proposé
de mettre en place des protocoles visant à trouver d’éventuels
extraterrestre dans notre système solaire, notamment
dans la ceinture d’astéroïdes située
entre Mars et Jupiter, une excellente cachette. Lagrange regrette
qu’il n’ait jamais réussi à lancer
ce programme de recherche. Cette propension à chercher
des extraterrestres au loin, sur d’autres étoiles,
dans les astéroïdes, mais surtout pas sur Terre,
est une caractéristique intéressante que l’on
retrouve chez nombre de personnes : d’après moi,
il se pourrait que ce soit l’expression d’un symptôme
psycho-socio-immunitaire que j’ai évoqué
dans un article récent http://www.psy-desir.com/textes/article.php?id_article=0925
.
Interrogé sur la vague Belge, Pierre
Lagrange la décrit assez précisément pour
conclure qu’il y a une espèce de fossé qui
existe entre la façon dont les scientifiques travaillent
dans leurs laboratoires et les histoires qui sont bien décrites,
précises, mais où il manque un certain de nombre
d’éléments pour que les scientifiques puissent
s’y intéresser. Lagrange n’a pas entendu
parler du travail du professeur Meessen réalisé
à partir des éléments recueillis lors de
la vague belge et annoncé, le mois précédent
les Utopiales, aux rencontres ufologiques européennes
à Châlons en Champagne, semble-t-il.
Lors d’une seconde table ronde sur le
thème "Le CNES et les OVNIS, la suite", Mr.
Jacques Patenet, le directeur du nouveau GEIPAN, fit son entrée.
Jacques Patenet fait partie du CNES où il est entré
en tant qu’ingénieur en formation électronique
et diplômé télécoms. En 1977, il
a participé en tant que correspondant bénévole
à la création du GEPAN (1) et collabore aujourd’hui
à sa rénovation sous la nouvelle dénomination
de GEIPAN, le « I » supplémentaire traduisant
une volonté récente d’information du public.
« Aujourd’hui, les relations entre la science et
le citoyen ayant évolué, on n’est plus dans
cette idée des années 50 où il y a le savant
d’un côté et le public de l’autre »
commente Pierre Lagrange. « Comme on a de plus en plus
de groupes concernés, comme dans le domaine de l’alimentation
ou des maladies, il est normal que le public participe à
cette évolution. Le GEPAN avait déjà proposé
en 1977 ce genre d’idée, alors qu’elle n’était
pas d’actualité. Pendant longtemps, il
a eu du mal à gérer sa propre audace
».
Ah, quel souffle lyrique à propos de l’audacieux
Gepan, heureux Phénix renaissant grâce à
la technologie de l’Internet. De l’audace, toujours
de l’audace, mais le GEIPAN en aura-t-il ?
Jacques Patenet nous l’apprend : «
En 2001, on s’est demandé de ce que l’on
ferait de la base de données existante (du GEPAN). Le
CNES a fait faire un audit pour voir s’il fallait continuer
la collecte des cas et poursuivre l’activité. Il
s’est passé beaucoup de choses au cours de cette
période. La réponse affirmative qui est tombée
fin 2001 a été que la relance sera désormais
accompagnée de la présence d’un Comité
de pilotage, chose que j’ai mis en place à partir
de fin 2004, début 2005 avec une quinzaine de personnes
qui, contrairement à l’ancien Comité scientifique,
peuvent préconiser l’une ou l’autre orientation
en termes d’activité et faire appel aux organismes
d’état militaires ou civils existants ainsi que
d’un certain nombre de chercheurs essentiellement issus
du CNRS ». (…) Après une carrière
bien remplie au service de l’état, Yves Sillard,
qui est une personnalité incontournable, a été
sollicité pour prendre la présidence de ce Comité
de pilotage. On a rebaptisé le nouveau service GEIPAN,
avec un «I» qui traduit la volonté d’information
du public, car il n’est pas facile de trouver des sigles
qui soient facilement mémorisables. Cette décision
importante d’avoir une meilleure communication vis-à-vis
du public a été prise à l’issue de
la première réunion du Comité de pilotage.
A l’époque du Conseil scientifique, en gros 20
à 25 documents avaient été publiés
sur la question. Etant donné que lorsqu’en 1988,
ce Conseil scientifique a cessé ses activités,
il n’y avait plus aucune directive pour publier quoi que
ce soit, tout qui s’est passé depuis lors est resté
enfoui au CNES. Nous allons donc commencer par publier
un certain nombre de documents de nos archives qui seront mis
à la disposition des chercheurs. C’est un travail
de longue haleine, parce qu’il y a vraiment beaucoup à
dire ».
Puis Patenet conclut en précisant que « des
contraintes légales empêchent que soient divulguées
certaines informations sensibles et que les gens qui se plongeront
dans les archives du CNES risquent d’être fort dépités
par leur contenu ». Revenons sur ces deux allégations
du chef du Geipan : en premier lieu est annoncé que des
documents seront confiés aux chercheurs (pas au public)
et qu’il y a là matière à travailler,
puis, dans un second temps, que le public sera certainement
dépité en constatant le faible contenu des dossiers
expurgé des informations sensibles. Donc, c’est
dit, le public n’aura rien qui présente un intérêt,
tandis que des chercheurs institutionnels s’attèleront
à un travail de longue haleine. Cela commence fort pour
un GeIpan construit autour de la volonté affichée
d’informer le public.
D’ailleurs, l’association philo-socio-psychologues/CNES
lors de cette manifestation des Utopiales, tel un présage
funeste, n’augure rien de nouveau sous le ciel, sinon
des fantasmagories hermétiques destinées comme
auparavant à faire fructifier la petite entreprise d’un
côté, et de la langue boisée (biaisée
?) de l’autre.
« En vérité il n’y a rien à
espérer de cette nouvelle instance étatique (le
Geipan) qui ne sera jamais qu’un bureau d’enregistrement
et une machine à rejeter les interprétations rationnelles
politiquement incorrectes », analyse fort justement un
ancien haut gradé de la marine.
Christel Seval
(1) En 1977, Claude Poher estimait qu’il
fallait que la France se dote d’un organisme qui s’intéresse
officiellement à ce sujet. Il a donc pris sur lui de
convaincre Mr. Yves Sillard, à l’époque
Directeur général de CNES, a pris des contacts
avec la gendarmerie en sorte que le CNES s’est progressivement
imposé comme un centre névralgique de tous ces
problèmes. N’employant que quelques personnes,
le GEPAN était coiffé d’un Conseil Scientifique
présidé par le Président du CNES, Hubert
Curien.
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